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Introduction

Les sujets de climat et de biodiversité ont longtemps été adressés séparément. Deux crises, deux types de politiques publiques, communiquant peu entre elles. Pourtant, le changement climatique et l’effondrement du vivant sont les deux faces d’un même problème. Le rapport conjoint IPBES–IPCC* publié en 2021 le dit : les deux sont intercorrelées et doivent être adressées simultanément.

Cette réalité est particulièrement frappante dans les territoires comme la Guadeloupe. Ici, le climat, les écosystèmes et les activités humaines sont étroitement liés. Les pluies, les températures et les cyclones influencent directement l’état des forêts, des récifs coralliens et des mangroves. Ces écosystèmes, à leur tour, conditionnent la disponibilité de l’eau, la stabilité des sols, la protection des côtes, la pêche et l’attractivité touristique. Quand les écosystèmes se dégradent, c’est toute la capacité du territoire à encaisser les chocs climatiques qui est impactée. Et quand le climat se dérègle, c’est la biodiversité, déjà fragilisée, qui en pâtit en premier.

*IPBES : Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité
IPCC = GIEC : Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat

 

1. Le climat, un facteur d’érosion du vivant

Le changement climatique agit aujourd’hui comme un facteur aggravant majeur de l’érosion de la biodiversité (14%), après la destruction des milieux naturels (30%) et la surexploitation des ressources (23%). Hausse des températures, sécheresses plus fréquentes, cyclones plus intenses, élévation du niveau de la mer, acidification et réchauffement des océans : tous ces phénomènes modifient profondément les conditions de vie des espèces.
Certaines y résistent, d’autres migrent quand elles le peuvent. Mais beaucoup n’y arrivent pas. Le rapport IPBES–IPCC souligne que les espèces ayant des aires de répartition limitées, une faible capacité de dispersion ou vivant déjà à la limite de leurs tolérances climatiques sont les plus vulnérables. C’est exactement le cas sur les îles.

Les récifs coralliens en sont l’exemple le plus connu. Une hausse de température de quelques dixièmes de degré suffit à provoquer des épisodes de blanchissement massif. À l’échelle mondiale, environ 50 % de la surface des récifs coralliens a déjà été perdue, et les projections sont encore plus alarmantes si le réchauffement dépasse 1,5 à 2 °C. Dans ce cas, la totalité des coraux pourraient disparaître. Les zones humides ne sont pas épargnées : plus de 85 % des zones humides mondiales ont disparu depuis l’ère préindustrielle. (IPBES, 2019)

Ce contexte climatique s’ajoute à une pression humaine déjà immense. Aujourd’hui, moins d’un quart (23 %) des terres émergées (hors Antarctique) et seulement 13 % des océans restent relativement épargnés par les impacts humains directs. Le vivant évolue donc dans des milieux déjà artificialisés et surexploités, ce qui réduit encore sa capacité à s’adapter au climat qui change. S’ajoute à cela l’impact généralisé des pesticides. Selon une étude publiée dans Nature Geoscience, près d’un tiers des terres agricoles dans le monde sont exposées à un risque élevé de pollution par les pesticides, qui peuvent s’infiltrer dans les réserves d’eau et avoir un impact sur la santé humaine

 

2. Quand la biodiversité s’effondre, le climat s’emballe encore plus

La perte de biodiversité n’est pas seulement une des conséquences du changement climatique, elle est aussi un accélérateur.

Les écosystèmes naturels jouent un rôle clé dans l’atténuation du changement climatique. Les forêts, les sols, les mangroves, les herbiers marins, etc. stockent des quantités considérables de carbone. Les océans absorbent à eux seuls plus d’un quart du CO₂ émis par les activités humaines. Sans ces “services invisibles”, le réchauffement serait déjà bien plus sévère.

Mais cette capacité d’absorption est en train de diminuer. La déforestation, la dégradation des sols, la destruction des mangroves et des herbiers marins libèrent du carbone stocké depuis parfois des siècles, tout en réduisant les puits de carbone futurs. Autrement dit : on détruit ce qui nous aide à limiter le problème.

Or, les activités humaines ont entraîné une réduction estimée de 83 % de la biomasse des mammifères sauvages (terrestres et marins) et d’environ 50 % de la biomasse végétale par rapport à l’ère pré-industrielle. Aujourd’hui, les humains et le bétail représentent à eux seuls environ 96 % de la biomasse totale des mammifères sur Terre. Cette simplification extrême du vivant, où quelques espèces dominent des écosystèmes de plus en plus appauvris, affaiblit les grands équilibres naturels. Des écosystèmes moins diversifiés stockent moins de carbone, régulent moins bien l’eau et recyclent moins efficacement les nutriments.

 

3. Moins de biodiversité, c’est aussi moins d’adaptation

La biodiversité est un outil d’atténuation du changement climatique, mais aussi l’un des principaux piliers de l’adaptation. Des écosystèmes diversifiés sont plus résilients face aux chocs climatiques. Quand la biodiversité diminue,  les sols se dégradent plus vite, et les écosystèmes deviennent plus simples, plus instables, plus sensibles aux sécheresses, aux incendies, aux cyclones.

En Guadeloupe, les mangroves réduisent l’impact des houles cycloniques et limitent l’érosion côtière, et les récifs coralliens dissipent l’énergie des vagues. Les forêts, quant à elles, régulent les écoulements d’eau, limitent les glissements de terrain et maintiennent des microclimats plus frais. Quand ces écosystèmes se dégradent, ce sont des protections naturelles entières qui disparaissent : les sols retiennent moins l’eau, les ruissellements augmentent, les sécheresses et les inondations deviennent plus fréquentes et les microclimats disparaissent.

Le rapport IPBES–IPCC insiste sur un point crucial : la capacité d’adaptation des écosystèmes et des sociétés a des limites. Si le réchauffement se poursuit sans réduction massive des émissions, ces limites seront dépassées. Et plus la biodiversité est appauvrie, plus ces limites sont atteintes rapidement.

 

4. Attention aux solutions climatiques qui aggravent le problème

Face à l’urgence climatique, la tentation est grande de chercher des solutions rapides, parfois simplistes. Le rapport met pourtant en garde contre certaines “fausses bonnes idées”. Des actions climatiques mal conçues peuvent avoir des effets désastreux sur la biodiversité, et donc affaiblir à terme la résilience des territoires.

Les plantations forestières en monoculture, certaines formes de compensation carbone ou des projets énergétiques mal implantés peuvent dégrader les écosystèmes, accentuer les conflits d’usage et réduire les capacités d’adaptation locales. Dans les territoires insulaires, où l’espace est limité et les équilibres fragiles, ces erreurs se paient cher.

En général, la plupart des mesures en faveur de la biodiversité ont des effets majoritairement positifs sur les mesures climatiques et peuvent être considérées comme des avantages connexes. Cependant, de nombreuses mesures d’atténuation du changement climatique, en particulier dans le secteur de l’énergie, soulèvent des préoccupations et des risques pour les mesures en faveur de la biodiversité, qui doivent être anticipés et bien gérés.

 

5. Des solutions fondées sur le vivant, favorables au climat et au territoire

Le message central du rapport IPBES–IPCC est porteur d’espoir : de nombreuses actions peuvent bénéficier à la fois au climat, à la biodiversité et aux sociétés humaines. La protection et la restauration des écosystèmes figurent parmi les leviers les plus efficaces, à condition de ne pas les considérer comme un substitut à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

En Guadeloupe, restaurer des mangroves, protéger les récifs coralliens, gérer durablement les forêts, repenser certaines pratiques agricoles et habitudes alimentaires sont autant d’actions qui renforcent l’atténuation du changement climatique, tout en améliorant l’adaptation du territoire et la qualité de vie des habitants.

Mais ces solutions ne sont pas uniquement écologiques. Elles sont aussi sociales et politiques. Elles supposent une gouvernance adaptée, une implication des acteurs locaux, et une vision intégrée du développement territorial.

 

Conclusion : réconcilier climat, biodiversité et avenir

Ce que nous dit la science est finalement assez simple, même si les implications sont cruciales : détruire le vivant nous empêche de lutter efficacement contre le changement climatique et nous rend plus vulnérables à ses impacts. Inversement, protéger et restaurer la biodiversité renforce notre capacité à atténuer le réchauffement et à nous adapter.

Pour la Guadeloupe, territoire riche en biodiversité mais fortement exposé aux aléas climatiques, cette approche intégrée biodiversité-climat n’est pas une option théorique. C’est une condition essentielle pour construire un avenir résilient et juste.

Penser le climat et le vivant conjointement, c’est se donner les moyens d’agir efficacement.

 

 

 

 

 

 

Sources :

IPBES-IPCC CO-SPONSORED WORKSHOP BIODIVERSITY AND CLIMATE CHANGE, 2021, https://files.ipbes.net/ipbes-web-prod-public-files/2021-06/20210609_workshop_report_embargo_3pm_CEST_10_june_0.pdf

Scientific outcome of the IPBES-IPCC co-sponsored workshop on biodiversity and climate change, 2021, https://zenodo.org/records/5101125

Planetary Health Check, 2025, https://www.planetaryhealthcheck.org/ 6e rapport du GIEC, 2023, https://www.ipcc.ch/languages-2/francais/ Rapport de l’évaluation mondiale de la biodiversité de l’IPBES, 2019 https://files.ipbes.net/ipbes-web-prod-public-files/2020-02/ipbes_global_assessment_report_summary_for_policymakers_fr.pdf

Children born today will see literally thousands of animals disappear in their lifetime, as global food webs collapse, 2022, https://theconversation.com/children-born-today-will-see-literally-thousands-of-animals-disappear-in-their-lifetime-as-global-food-webs-collapse-

Risk of pesticide pollution at the global scale, 2021,  https://www.nature.com/articles/s41561-021-00712-5

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