Quelles sont les limites planétaires ?
Le concept de « limites planétaires » (ou frontières planétaires) provient d’un cadre scientifique, qui identifie les grands processus de l’environnement terrestre essentiels au maintien de conditions stables pour la vie humaine. On peut le voir comme un tableau de bord de la « santé » de la planète : si on reste à l’intérieur de ces limites, la Terre reste dans une zone de fonctionnement sûr pour les sociétés humaines. Mais si on les franchit, on entre dans une zone de « risque accru » puis de « haut risque », avec un danger de basculement ou de dysfonctionnements durables.
Lors de la première parution en 2009, neuf limites ont été identifiées :
- le changement climatique
- l’intégrité de la biosphère (biodiversité)
- le changement d’usage des sols
- l’usage de l’eau douce
- l’acidification des océans
- la charge en aérosols atmosphériques
- la couche d’ozone stratosphérique
- l’introduction de nouvelles entités (polluants, microplastiques, etc.)
- les cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore
Selon le rapport Planetary Health Check 2025 (PHC 2025) du Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK), sept des neuf limites sont désormais franchies.
Cela signifie que nous entrons dans un territoire où les risques de dysfonctionnement grave du système Terre augmentent, et qu’il devient plus difficile de revenir à un état stable. Cet article se concentre sur la limite la plus récemment dépassée : l’acidification des océans, dont le franchissement a été annoncé en septembre 2025 lors de la parution de ce dernier rapport.
Qu’est-ce que l’acidification des océans et comment on la mesure ?
On parle d’acidification des océans lorsque l’eau de mer devient plus acide, c’est-à-dire lorsque son pH baisse. Depuis le début de l’ère industrielle, ce pH a déjà chuté d’environ 0,1 unité, ce qui représente une augmentation de 30 à 40 % de l’acidité.
D’où provient ce phénomène ?
Lorsque nous brûlons des combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz, etc.) nous rejetons du CO₂ dans l’atmosphère. Une partie de ce CO₂ est absorbée par l’océan, où il réagit avec l’eau et se forme de l’acide carbonique. Cela change la chimie de l’eau et réduit la quantité de carbonate, un élément essentiel pour de nombreux organismes marins. En effet, beaucoup d’espèces (coraux, crustacés, mollusques, certains planctons, etc.) utilisent une forme de carbonate appelée aragonite pour construire leurs coquilles ou leurs squelettes. Or, moins il y a de carbonate (aragonite) disponible, plus il leur est difficile de se développer.
Pour suivre cette évolution, les scientifiques utilisent un indicateur : la saturation en aragonite, notée Ω_arag. L’état de saturation en aragonite reflète ainsi la disponibilité du carbonate dans l’eau de mer par rapport à la quantité nécessaire à la formation stable d’aragonite. Plus la valeur est élevée, plus l’eau est favorable à la formation des coquilles.
Selon le rapport Planetary Health Check 2025, la valeur moyenne mondiale de cet indicateur est aujourd’hui de 2,84, alors que la limite planétaire révisée a été fixée à 2,86. Avant l’ère industrielle, cette valeur était autour de 3,57.
Autrement dit, nous venons tout juste de passer sous le seuil considéré comme sûr, et nous entrons dans une zone où la vie marine commence à être sérieusement menacée — notamment dans les régions polaires et côtières, où la saturation est déjà plus faible.
Quelles sont les conséquences pour les écosystèmes marins ?
Les premières victimes de l’acidification sont les organismes qui construisent des coquilles ou des squelettes calcaires : coraux, mollusques, et certains planctons. En effet, plus l’océan devient acide, moins il contient de carbonate, le matériau dont ils ont besoin pour se construire. Résultat : leurs coquilles sont plus fines, plus fragiles, ou demandent beaucoup plus d’énergie à fabriquer.
Les ptéropodes, de minuscules escargots de mer très importants dans la chaîne alimentaire, présentent déjà des coquilles abîmées. Leur déclin pourrait entraîner des effets en cascade sur les poissons et sur l’ensemble du réseau alimentaire marin.
Les récifs coralliens, parmi les milieux les plus riches en biodiversité au monde, sont aussi directement menacés. La hausse de la température de la mer est la principale cause de leur blanchissement, mais l’acidification accroît ce phénomène et complique leur capacité à se régénérer après un épisode de chaleur. Un récif affaibli, c’est moins d’abris, moins de nourriture et moins d’espèces — et donc des écosystèmes entiers qui se fragilisent.
Enfin, l’acidification touche aussi des aspects moins visibles : la reproduction, la croissance et même le métabolisme de nombreux organismes marins. À force de cumuler ces pressions, la biodiversité s’affaiblit et, avec elle, la capacité de l’océan à jouer son rôle essentiel de régulateur du climat et du carbone.
Pourquoi est-ce un souci global ?
Bien plus qu’une vaste étendue d’eau, l’océan agit comme un stabilisateur climatique, un facteur de résilience et un système de survie pour la planète.
- la stabilité du climat mondial : l’océan stocke une part majeure (>90%) de l’excès de chaleur généré par les activités humaines, ce qui a permis de tempérer le réchauffement atmosphérique. Il joue aussi un rôle crucial dans le cycle du carbone en stockant environ un quart du CO₂ d’origine humaine, ce qui en fait un puit de carbone essentiel. Si l’océan perd son efficacité due à l’acidification (ou à d’autres stress), sa capacité à modérer le climat diminue, ce qui peut amplifier les impacts du changement climatique global.
- la résilience écologique : la biodiversité marine contribue à la résistance et à la récupération des écosystèmes après des perturbations (tempêtes, vagues de chaleur, pollution). Un océan en bonne santé aide donc à amortir les chocs environnementaux. Mais l’acidification, combinée au réchauffement, à la perte de biodiversité et à la pollution, exerce une pression croissante, menaçant la résilience des écosystèmes marins. Le rapport met en garde contre des interactions dangereuses entre ces multiples stress, qui peuvent conduire à des « tipping points » (points de basculement) dans le système Terre.
- l’habitabilité : l’océan abrite une vie abondante, notamment le phytoplancton qui produit la moitié de l’oxygène terrestre et soutient les cycles du carbone. Il soutient aussi d’immenses chaînes alimentaires marines, qui sont à la base de la pêche, de l’alimentation humaine et des économies côtières.
Toutes ces fonctions sont désormais altérées par l’acidification. Le rapport PHC 2025 décrit l’océan comme un « gardien » sous-estimé de la santé planétaire, mais plus menacé que jamais. Si l’acidification réduit la capacité de l’océan à absorber le CO₂ ou modifie ses écosystèmes, cela peut entraîner des rétroactions négatives : moins de séquestration de carbone → plus de CO₂ dans l’air → réchauffement accru → encore plus de stress sur l’océan.

Planetary Health Check 2025.
Qu’est-ce que cela implique pour une île comme la Guadeloupe
Pour un territoire insulaire comme la Guadeloupe, les effets de l’acidification des océans peuvent être particulièrement tangibles :
L’écosystème marin dans son ensemble est fragilisé, ce qui pourrait avoir des retombées sur les métiers de la mer et la sécurité alimentaire locale.
Le récif corallien qui entoure de nombreuses zones des Antilles est vulnérable. Moins de coraux signifie moins d’abri pour les poissons, moins de protection du littoral contre les vagues, et un déclin possible du tourisme (plongée, snorkeling). Les mollusques ou coquillages (huîtres, moules, coquilles) pouvant être exploités localement peuvent voir une diminution (croissance plus lente, coquilles plus fines, survie réduite).
Le rôle tampon de l’océan (absorption de CO₂, modération thermique) est affaibli, ce qui renforce les impacts des changements climatiques déjà en cours (élévation de la température de l’eau, blanchissement des coraux, montée du niveau de la mer).
En somme, si la Guadeloupe dépend de l’océan en bonne santé pour sa biodiversité, ses activités économiques (pêche, tourisme) et sa protection naturelle, alors un océan plus acide représente un gros risque.
Conclusion
Le franchissement de la limite planétaire liée à l’acidification des océans est un signal d’alarme majeur. Il ne signifie pas un basculement immédiat et irréversible, mais que l’un des piliers fondamentaux de la stabilité de la planète glisse hors de sa zone « sûre ». Pour les territoires insulaires comme la Guadeloupe, cela revêt une importance particulière, car notre économie, notre biodiversité et notre résilience sont directement liées à l’état de la mer.
Pourtant, ce constat n’est pas synonyme d’impuissance : l’action humaine a déjà permis, par le passé, de corriger des trajectoires dangereuses — par exemple en restaurant la couche d’ozone grâce à l’interdiction des CFC. Cet exemple montre que des décisions collectives fortes peuvent réellement changer le cours des choses. L’action collective peut aujourd’hui décider de la trajectoire future. Les États, les entreprises, les collectivités, les individus ont chacun un rôle à jouer. Les « petits efforts » ne sont pas seulement symboliques : ils s’additionnent, influencent les normes sociales, créent une demande pour des solutions durables et renforcent la pression en faveur de politiques ambitieuses. Chaque tonne de CO₂ évitée compte.
Mais agir, c’est aussi se préparer. Face à un océan en changement, les territoires doivent travailler leur résilience, c’est-à-dire leur capacité à anticiper, s’adapter et continuer à prospérer malgré les perturbations. Cela passe par la protection des récifs, le suivi scientifique des eaux, l’adaptation des pratiques de pêche, l’éducation, et par une prise de conscience collective : nos modes de vie doivent évoluer pour réduire les pressions sur l’océan, tout en s’adaptant à un monde où certaines transformations sont déjà en cours.
En somme, nous ne sommes pas condamnés à subir. Nous avons encore la capacité d’agir, de protéger l’océan, et d’assurer un avenir vivable. Mais cette trajectoire dépend de notre volonté d’agir ensemble, dès maintenant.
Sources :The Planetary Health Check – Rapport 2025 https://www.agenda-2030.fr/IMG/pdf/planetaryhealthcheck2025.pdfGouvernement français, 2025, La septième limite planétaire franchie : un signal d’alerte https://www.agenda-2030.fr/a-la-une/actualites-a-la-une/article/la-septieme-limite-planetaire-franchie-un-signal-d-alerte?Reporterre, 2025, Acidification des océans : la 7e limite planétaire est franchiehttps://reporterre.net/Acidification-de-l-ocean-la-7e-limite-planetaire-est-franchieBon Pote, 2025, La 7e limite planétaire est officiellement dépassée : l’acidification des océanshttps://bonpote.com/la-7e-limite-planetaire-est-officiellement-depassee-lacidification-des-oceans/
